A la suite d’une fusillade qui fit 2 blessés dans un quartier d’Orléans, le journal local y interviewa quelques habitants. Tandis que les personne âgées disaient ne pas avoir trop à se plaindre, les jeunes, eux, affirmaient vouloir partir ailleurs. C’est une qualité de la jeunesse que de vouloir progresser ! Pour ceux qui le peuvent, le départ du quartier est inéluctable. Bien souvent, il est aussi la condition sine-qua-non de leur réussite.
La ségrégation socio-géographique à l’embauche est-elle une réalité ?
J’ai le souvenir d’un ancien camarade de classe qui avait beaucoup de qualités mais semble-t-il 2 défauts pour un employeur : avoir un nom étranger et habiter dans une cité HLM. Pendant des années, il a recherché du travail et connu bien des déboires malgré une très bon BAC+5. Un jour, il a demandé à un ancien camarade de classe de le faire domicilier chez lui, dans un beau quartier de Paris. Les difficultés se sont soudainement aplanies…
Naturellement, ce cas ne suffit pas à démontrer la réalité de cette ségrégation. D’ailleurs, les études ont montré que l’anonymisation des CV n’était pas une solution qui profitait à ce type de personnes, bien au contraire. Il n’en reste pas moins que les exemples de ce type sont légion et forment le terreau d’un sentiment partagé qui est celui d’une injustice envers les jeunes des quartiers populaires.
Mais peut-être y a-t-il aussi d’autres raisons…
Il y a quelques années, j’ai participé au recrutement d’un ingénieur « réseau », une nouvelle spécialité très prisé à l’époque (et encore aujourd’hui !). Notre annonce, n’avait attiré que 3 candidatures, des jeunes tout juste sortis de l’école. J’ai été très étonné par l’un des candidats. Il était habillé avec un costume moche dans lequel il était mal à l’aise. Ses cheveux long était gominés ou sales, je ne sais pas. Très mal conçu, son CV était adjoint d’un complément indiquant par les menus détails le contenu de sa formation d’ingénieur, posant sur celle-ci d’inutiles suspicions. Le déroulé de l’entretien fut, enfin, tout à fait catastrophique pour lui. Pour tout dire, il n’avait aucune chance d’être retenu et j’étais même étonné qu’il ait passé le barrage du Directeur et de la DRH.
Alors que j’étais sur le point de conclure poliment l’entretien, je me rendis compte que son nom était, comme le mien, portugais. Je ne sais pas si j’ai eu raison mais je me suis senti comme une responsabilité spéciale envers ce jeune. Après m’être assuré auprès de lui que les 2 autres entretiens avaient été aussi catastrophiques et que ses chances étaient tout à fait perdues, je lui ai demandé ce qu’il faisait depuis qu’il était sorti de l’école. Il me répondit « Vous savez, il y a beaucoup de chômage en ce moment. Alors, je travaille à l’usine avec mon père ». J’ai pensé à son père et aux difficultés qui devaient être les siennes, au service qu’il croyait rendre à son fils en l’aidant à trouver du travail, au gâchis qui en résultait. J’ai expliqué au jeune combien sa spécialité était recherchée et je lui ai dit qu’il avait plus de chance d’être au chômage avec son travail à l’usine qu’en tant qu’ingénieur ! Il m’a alors semblé tellement perdu… visiblement, il ne savait pas comment faire pour, un jour, être vraiment ingénieur. Je conclus l’entretien en le renvoyant à l’Apec pour qu’ils l’aident à se présenter et à faire un CV. Je ne lui ai pas dit que, sans pour autant le renier, il allait devoir sortir un peu de son milieu. De quel droit l’aurais-je fait ?
La difficulté de se projeter
Au fond, ce dont manquait ce jeune, ce n’était pas l’intelligence ni la qualification, c’était les codes sociaux et la conviction qu’il était capable d’être autre-chose qu’ouvrier. Si, autour de vous, tout le monde est ouvrier, comment vous imaginer autrement ?…
J’ai connu ça, moi aussi, quand j’ai entamé ma math sup que l’on m’avait décrite comme la voie royale pour le diplôme d’ingénieur alors que, de toute ma vie, je n’avais jamais vu un ingénieur et que j’étais totalement incapable de savoir en quoi pouvait bien consister son travail.
Comment se projeter dans quelque-chose qu’on ne connait pas ? C’est un barrage implacable que celui de l’ignorance de ce qui se passe ailleurs que dans son milieu d’origine…
Du droit de s’en sortir
Naturellement, certains adeptes de la lutte des classes diront qu’au fond, le jeune, dans son HLM, peut très bien être ouvrier, comme son père, et en être heureux.
N’en déplaise à cette bien-pensance intellectuelle, je pense, moi, qu’en attendant qu’on ait une société idéale tout à fait égalitaire, c’est un crime que de cantonner ces jeunes à la condition qui est la leur. Les jeunes de ces quartiers ont le droit de rêver à une vie meilleure. Ils ont droit à leur part de réussite !
J’ai pourtant le sentiment que rien n’existe pour les aider à sortir de leur milieu d’origine et à jouer vraiment toutes leurs chances. En ce sens, je comprend leur désespérance, leur envie de partir sans vraiment savoir où aller…